vendredi 3 août 2012

Zone euro : "Un énorme problème d’autorité politique"


Les dernières annonces de la BCE ont déçu les marchés. Peut-on éviter un éclatement de la zone euro ? L'analyse de l'économiste Nicolas Veron.


"Nous sommes face à un énorme problème d’autorité politique au niveau européen" (Sipa)
"Nous sommes face à un énorme problème d’autorité politique au niveau européen" 

Mario Draghi avait déclaré la semaine dernière que la Banque centrale européenne (BCE) "est prête à faire tout ce qui était nécessaire pour sauver l'euro". Les marchés semblent déçus des annonces de ce jeudi 2 août. Que faut-il en penser ?
- On n’est pas sorti de la phase de volatilité, et cette réunion est loin d'être le dernier épisode. La BCE a donné un signal très fort la semaine dernière à travers son président Mario Draghi.Mais elle a besoin de progrès réalisés en parallèle par les Etats membres. Or, tout le monde est pour le moment en vacances. Il faudra donc un peu de temps. Les investisseurs et les marchés peuvent-ils être patients ? Il me semble que oui. Tout le monde est conscient de la situation institutionnelle actuelle.
La BCE est le garant ultime de la stabilité de l'euro. Elle aimerait être aidée dans son action par les Etats membres. Mais s'il n'y a pas d'alternative, elle agira. Nous sommes face à un énorme problème d’autorité politique au niveau européen. Les décisions qui s'imposent ne sont pas prises par les dirigeants élus. Ceux-ci sont légitimes devant leurs électeurs respectifs mais pas collectivement vis-à-vis de l’ensemble des Européens.
La cause des crises à répétition que connaît l'Europe serait donc institutionnelle ?
- Il y a de multiples raisons à cette crise : économiques, financières, politiques, institutionnelles… Nous sommes en crise systémique depuis juillet 2007. Cinq ans, c'est extrêmement long. On a pointé la responsabilité des subprimes américains au départ, mais c'était un peu facile : l'Asie par exemple n’a pas connu les mêmes difficultés que l'Europe. La crise des subprimes n'a fait que servir de révélateur, de détonateur à des fragilités européennes préexistantes. Elle n’a pas plus été la cause de la crise bancaire en Europe que l'attentat de Sarajevo n’a été celle de la Première guerre mondiale. Qu'est-ce qui rend cette crise si longue et unique ? L'incapacité à prendre des décisions dans l'espace européen.
C'est cette incapacité à prendre des décisions qui explique la litanie de "sommets de la dernière chance" ?
- Nous avons vu beaucoup de photos de Nicolas Sarkozy et maintenant François Hollande avec Angela Merkel, sans que la crise n'ait trouvé de solution. Ce n'est ni parce qu'ils sont incompétents, ni parce qu'ils sont lâches, mais à l'évidence parce que nos mécanismes de décision posent problème. Au bout de cinq ans de crise, il faut se poser les bonnes questions.
Ces sommets n'ont pas pour autant été inutiles : beaucoup de décisions ont été prises, mais elles n'ont pas été suffisantes. Il y a au niveau européen un déficit exécutif qui est le revers du déficit démocratique. C'est un cercle vicieux. Il y a des décisions difficiles à prendre, et comme il n'y a pas de mandat, elles ne sont pas prises. Dans le même temps, les Européens voient que leurs dirigeants ne sont pas capables de prendre les décisions nécessaires, donc ils leur font de moins en moins confiance. D’où une frustration légitime des citoyens face au système tout entier. Le reproche essentiel adressé à Bruxelles n'est pas sa tyrannie, mais plutôt son impuissance.
Comment sortir de l'impasse ?
- Paradoxalement, la dégradation de la situation ouvre des perspectives nouvelles. L'acceptation d'une union bancaire, sur le plan des principes du moins, formalisée lors du sommet des 28 et 29 juin, était impensable seulement trois mois auparavant. La France a été un acteur majeur de cette inflexion, peut-être en lien avec le changement de l'équipe gouvernante.
Il y a quatre axes à suivre pour résoudre la crise actuelle. Il faut que l'Europe puisse se donner une capacité de décision et d'action dans les domaines politique, bancaire, budgétaire et sur le plan de la compétitivité. La difficulté, c'est que ces quatre axes doivent avancer en parallèle. La décision du 29 juin sur la possibilité de recapitaliser directement les banques au niveau européen sous certaines conditions représente un pas important vers l'union bancaire. Mais pour concrétiser cette promesse, il faudra aussi avancer sur les trois autres axes, et le plus tôt sera le mieux. C’est un début encourageant, mais les investisseurs veulent voir du concret.
L'Allemagne est régulièrement pointée du doigt par les autres Etats…
- Vu le système de décision au niveau européen, chacun passe son temps à rejeter la faute sur les autres. Et comme l'Allemagne occupe une position centrale, il est naturel que les autres Etats se plaignent d’elle. La responsabilité qui pèse sur les épaules d'Angela Merkel est la plus lourde, ce qui explique aussi qu'elle soit plus lente à s'exprimer – et pas forcément à agir, d'ailleurs. En outre, la chancelière a moins de pouvoir en Allemagne que le président de la République en France. Nous avons voulu après 1945 que l’exécutif allemand soit contraint par des contre-pouvoirs forts, nous n'allons pas maintenant nous en plaindre.
Le risque d'éclatement de la zone euro est-il écarté ?
- Il est impossible de ne pas être préoccupé par la perspective d'un éclatement de la zone euro. Cela devrait donner des insomnies à nos dirigeants ! Ils doivent être conscients de leurs responsabilités vis-à-vis de tous les Européens. Les déclarations récentes de certains responsables, en Allemagne et ailleurs, selon lesquels une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas si grave, ne sont pas les plus constructives de ce point de vue.

Interview de Nicolas Veron, économiste, chercheur à l'institut Bruegel à Bruxelles et au Peterson Institute for International Economics à Washington par Anne-Sophie Hojlo (le jeudi 2 août 2012)

Ma liste de blogs

PARTAGER

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...