mardi 31 juillet 2012

Des collégiens normands font leur rentrée des glaces chez les Inuits


Portfolio | Comment passe-t-on d'une vie nomade et autarcique à la sédentarisation forcée et aux écrans tactiles ? Quinze collégiens de Longueville-sur-Scie, en Normandie, ont découvert la vie d'un petit village inuit.

Le 21/07/2012 à 00h00
Weronika Zarachowicz - Télérama n° 3262
Le mail est arrivé fin janvier 2012. « Bonsoir, nous partons avec nos élèves de troisième au pôle Nord, chez les Inuits ; nous voulons leur montrer à quel point la nature est indispensable à la survie de notre espèce. […] Les élèves seront accueillis dans les familles de leurs correspondants d'Umiujaq […] L'événement est exceptionnel : un tel voyage n'a jamais eu lieu en France et nous nous sommes beaucoup battues pour démontrer à nos élèves qu'avec du travail et de la volonté tous les rêves, même les plus fous, sont réalisables lorsqu'ils sont justes. » Les lignes étaient signées de Pénélope Carmona et Anne Bauters, professeurs de français et de sciences physiques au collège de Longueville-sur-Scie, dans la banlieue de Dieppe.
Deux mois plus tard, le printemps s'installe péniblement et nous suivons les pas de cette atypique classe de neige. « Une expérience incroyable, ça ne m'arrivera plus jamais », exulte Florine. Florine est une brindille blonde, son sourire lui dévore le visage, elle a 14 ans, comme ses quinze copains du collège de Longueville-sur-Scie. Près de la moitié n'ont jamais pris l'avion. Les voilà plongés pour quelques jours dans le grand blanc, au nord du cinquante-cinquième parallèle, entre banquise et collines glacées.
Nunavik, Québec arctique : un territoire vaste comme la France, accessible uniquement par avion, peuplé d'à peine quatorze bourgades et quelque 12 000 habitants. Vues d'avion, dans le petit Bombardier d'Air Inuit qui fonce vers le nord, les communautés du pays des Inuits ressemblent à des têtes d'épingle perdues dans une immensité blanche, poivrée de taches gris-brun.
Vu de près, Umiujaq (prononcer « ou-miou-yak »), 444 habitants, a des allures de Legoland. Un damier de maisonnettes proprettes en préfabriqué livrées par le gouvernement québécois, rectangles rouges, verts ou gris, des rues perpendiculaires et ennuyeuses, et, à l'entrée du hameau, deux gros réservoirs qui enlaidissent l'ensemble. On est loin de la poésie du nom du village en langue inuit : Umiujaq, « qui ressemble à un bateau », parce que, à proximité, se trouve une colline en forme de kayak renversé. Les Inuits portent une attention singulière aux détails visuels et à cette nature, somptueuse, qui vous saisit d'emblée, ici, face à l'immense baie d'Hudson gelée.
« C'est pas si différent de chez nous.
On mange des pizzas, des chips, ils adorent
les chips. – Ah non, moi j'ai mangé
du caribou ! c'était trop bon ! »
A peine débarquée, nous voilà lancée sur une « Honda » (moto à quatre roues motrices) pour rejoindre nos ados, arrivés la veille. Au programme : montage de tente traditionnelle. Le long de la route, de larges étendues de terre brune émergent du grand blanc, et quelques sapins rappellent qu'Umiujaq est niché sur la « ligne des arbres », là où la taïga cède à la toundra arctique. Le week-end dernier, le thermomètre est remonté à plus 7 °C. Aujourd'hui, il fait moins 10. D'une semaine sur l'autre, le paysage peut se transformer, et un monde coloré, insoupçonné, de bruyères et de lichens, de roches roses et brunes, apparaît au soleil.
« Il fait pas si froid », lâche Matéo, mèche rideau sur les yeux, capuche et gorge largement découverte à côté de Paul, son correspondant inuit, capuche, baggy et lunettes jaune clair seventies. Ne seraient les yeux bridés et les cheveux de jais, on a du mal à distinguer les jeunes Français de leurs correspondants inuits. Les boules de neige et les rires fusent, les profs se font entraîner dans une glissade sur la colline enneigée. « Eh madame, bienvenue au pôle Nord ! »
Comment vivent-ils l'immersion dans leurs familles d'accueil ? « C'est pas si différent de chez nous. On mange des pizzas, des chips, ils adorent les chips. Ah non, moi j'ai mangé du caribou ! c'était trop bon ! » « On se donne nos rendez-vous sur Facebook, Billy m'a même donné un plan d'appli pour téléphoner gratis. » « T'imagines, dans ma famille ils ont trois iPad, trois ordis, quatre télés et des iPod ; par rapport à eux, on est sous-équipés, en France ! »
Premières impressions furtives sur ces vies inuites qui s'entremêlent au sein des familles, la traditionnelle et la moderne. Et premières questions : comment coexistent-elles ? Comment passe-t-on d'une vie nomade et autarcique, rythmée par la nature, à la sédentarisation forcée et aux écrans tactiles ? Sous la tente, Joshua, le vieux chasseur au visage buriné, sourit doucement : « Avant, on était concentrés sur la survie. Maintenant, c'est plus confortable. Mais la culture de la chasse se perd. Et tout est devenu plus compliqué. »
Joshua raconte aussi les répercussions du réchauffement climatique, deux fois plus rapide ici que la moyenne mondiale : la banquise qui s'effrite dès avril alors qu'« il y a dix ans elle tenait jusqu'en juin », les zones de chasse qui se modifient, les lagopèdes plus nombreux, les moustiques qui pullulent dès les beaux jours. « On voit même des écureuils, on dit qu'ils sont arrivés dans les cales des avions… Et chez vous, c'est comment ? interroge le vieil homme. Il y a la banquise ? »
« Longtemps, personne n'a cru à ce projet,
sauf nous, les élèves et leurs familles.
On nous appelait les fous de Longueville. »
Retour au village. Bientôt 21 heures, mais la lumière repousse l'obscurité. Ce soir, le Kalliq, la salle des fêtes aux allures de gigantesque hangar, accueille les visiteurs de Longueville-sur-Scie dans un remue-ménage de fête foraine. Des nouveau-nés blottis dans les amautis – vêtements traditionnels dotés de larges capuches porte-bébés –, des gamins qui rient et courent dans tous les sens, des ados aux allures de rappeurs bougons, casque sur les oreilles et baggy bas de fond : partout, des enfants, encore des enfants. Au Nunavik, la natalité bat des records. Ici, la maternité s'apprend tôt, souvent dès l'adolescence. Elisa, 18 ans, la correspondante de Florine, a une fillette de 2 ans. « C'est dans leur culture, mais quand même, ça ne doit pas être facile pour elles, en plus les pères ne s'occupent pas toujours des enfants », lâche Florine.
Sur la scène, les numéros s'enchaînent. Les chants gutturaux des femmes inuites, ces combats de gorge étranges et magnifiques, qui retranscrivent le chant du vent, les sons des animaux. Puis les jeunes filles de Longueville, menées par la voix soul d'Anna. Des chansons de baleiniers. Des jeux traditionnels inuits. Sur un banc, dans sa combinaison de ski bleue, Pénélope souffle. « Ouf, tout se passe bien. On a tellement ramé pour monter ce voyage. » Ne pas se fier à son allure débonnaire, ce petit bout de femme souriante, aux yeux azur et cheveux courts, est une « têtue ». « Longtemps, personne n'a cru à ce projet, sauf nous, les élèves et leurs familles. On nous avait surnommés les fous de Longueville. » « On nous disait que c'était un beau projet mais “hors cadre” », renchérit Anne Bauters, l'autre cheville ouvrière de cette aventure arctique.
Au départ, une rencontre « par hasard », à la gare de Rouen, avec Jean Malaurie, fameux explorateur du pôle Nord. De retour chez elle, Pénélope décide de faire étudier à sa classe de cinquième L'Allée des baleines, récit de voyage de Malaurie. Les élèves accrochent, demandent à rebaptiser leur collège du nom de l'ethnologue. Pénélope et Anne, « accros aux innovations pédagogiques », multiplient alors les projets autour de l'écologie, de l'alimentation, du réchauffement : rencontre avec Jean-Paul Jaud, réalisateur de Nos enfants nous accuseront, visite du laboratoire du spécialiste du réchauffement Marc Delmotte, mise en place d'un jardin bio…
« On s'est connectés avec eux chaque
semaine sur Skype. Au début, ils ne
nous montraient que leurs pieds ! »
Et correspondance avec l'école d'Umiujaq. « On a commencé par leur envoyer des colis, avec des lettres, des confitures. Puis on s'est connectés avec eux chaque semaine sur Skype. Au début, ils ne nous montraient que leurs pieds ! Peu à peu, ils se sont ouverts, des liens se sont tissés. » Jusqu'à la première rencontre en chair et en os en septembre 2011, quand une dizaine d'ados inuits débarquent dans les familles de Longueville. « Une semaine incroyable, quand on s'est quittés, on était tous en larmes. » Les Inuits en reviennent émerveillés par « la tour Eiffel », et étonnés par une vie « enfermée dans les maisons », « chez nous, on sort quand on veut, on dort les uns chez les autres sans avoir besoin de s'organiser des jours à l'avance ».
Plus motivés que jamais, les Français se démènent pour boucler le budget de 50 000 euros nécessaire au voyage « de retour ». Pour compléter les aides des ministères de la Culture, de l'Education et du rectorat, les élèves organisent soirées et lotos, un père agriculteur vend sa production de pommes de terre, un autre démarche les entreprises du coin. « Ils se sont impliqués à fond, un tel projet dans un village de 2 000 habitants, dans un collège où 65 % des élèves viennent de milieux défavorisés, c'était inespéré. »
Inespéré pour Lucas, Dylan, Pauline, Fanny et les autres de partager quelques jours durant les bonheurs et les difficultés d'une société aussi ancienne que la société esquimaude. Inespéré de découvrir des bribes d'une vie différente, où « il n'y a pas de route, que l'avion pour atteindre le village ! », où l'on « passe les uns chez les autres sans prévenir », où l'on « mange assis par terre des yeux de poisson, du caribou cru, frit, bouilli », où l'on « partage les butins de chasse avec toute la communauté et où on peut compter sur son voisin si on n'a plus d'eau »,« on vit au jour le jour, on ne respecte pas les horaires comme chez nous ». Inespéré, aussi, de se sentir soudés – et mûris – par l'expérience partagée de l'étrangeté d'Umiujaq.
Le thermomètre indique -20°.
« Avec le vent, on va
perdre encore dix degrés ».

Quelques jours plus tard, nous partons en expédition. Le thermomètre indique moins 20. « Avec le vent, on va perdre encore dix degrés », prévient Vikie Brabant, la prof québécoise qui a organisé la venue des jeunes Français. Les couches superposées, voilà la solution, trois pantalons enfilés les uns sur les autres, deux gros blousons, des polaires, des bottes de rangers canadiens, cagoule, capuche et masque de ski, « on dirait un Bibendum », rigole Thibaut, les yeux brillants d'excitation. Les seize qamutik (traîneaux) tirés par des Ski-Doo (motoneiges) foncent en file indienne à travers la banquise.
Le monde est vif et lumineux. Tout est net, avec des arêtes tranchantes. Les qamutik tressautent sur les irrégularités de la glace, éreintent dos et fesses, qu'importe, on est happé par tant de beauté immaculée. Où commence la mer, où finit la terre ? Peu à peu, aux grandes étendues plates et lunaires de la banquise succèdent des collines de neige basses et sensuelles. Un canyon blanc, moucheté de sapins dénudés, de rochers roses et noirs, et soudain un lac immense, digne d'un conte glacé d'Andersen. On s'arrête. Après le raclement de la neige sous les traîneaux, on laisse l'infinie tranquillité du pays s'infiltrer en nous.
« C'est bizarre, on pensait qu'il y aurait des chiens de traîneau », s'étonnent Anna et Fanny. Ils ont disparu dans les années 50, abattus par les policiers fédéraux, dit Paul Anowak, l'un des enseignants inuits d'Umiujaq. « Soi-disant pour combattre la rage, mais c'était surtout un moyen d'obliger les Inuits à se sédentariser. » Le massacre des chiens s'est inscrit dans les mémoires. Tout comme les déplacements forcés de populations et le passage par les pensionnats religieux, dans lesquels les enfants inuits furent envoyés jusque dans les années 80, souvent sans l'accord de leurs parents, et où beaucoup, sous couvert d'être « éduqués », subirent des abus sexuels, furent empêchés de parler leur langue.
De plus en plus d'Inuits revendiquent
davantage de contrôle sur leur région,
objet de convoitises pour ses sous-sols
gorgés de pétrole, de gaz et d'uranium.
A Umiujaq, la douloureuse histoire de la rencontre avec les Qallunat, « gros sourcils » – autrement dit les Blancs –, est dans tous les esprits. Certes la vie est plus tranquille qu'à Puvirnituq, un village voisin, qui a connu quatre crimes en huit mois. Mais les stigmates de la marche obligée vers la modernité accélérée à partir des années 50, enfouis sous les sourires, affleurent dans les conversations : la perte de la mémoire et de la fierté, les suicides – deux tentatives pendant la durée de notre séjour –, l'alcoolisme – cancer des peuples circumpolaires qui fait ici aussi ses ravages, jusque chez les ados –, la dépendance politique et matérielle au pouvoir blanc, qui rompt avec des siècles de tradition autarcique, la surpopulation dans ces maisonnettes conçues dans des cabinets d'architectes du Sud… Le décrochage scolaire aussi, « problème numéro 1 dans le secondaire », pour les profs d'Umiujaq, et qui n'a pas échappé aux jeunes Français, « c'est cool, ils ne vont jamais à l'école ! »
Les motifs d'espérer existent pourtant. De plus en plus d'Inuits revendiquent davantage de contrôle sur leur région, objet de toutes les convoitises pour ses sous-sols gorgés de pétrole, de gaz et d'uranium, investissent dans le transport aérien et maritime. Lucassie Tooktoo est chasseur, le meilleur du village, dit-on, il est aussi « professeur de survie » à l'école, pour encourager les jeunes à garder le contact avec les savoirs des aînés et « retrouver la fierté d'être un Inuit ». Apprendre à fabriquer les couteaux, les kayaks, les igloos, perpétuer les techniques de chasse. S'inventer une nouvelle vie, moitié chasseurs, moitié Blancs, et dans le village.
Le blanc nous enveloppe comme une gigantesque ouate. On fait une pause, on sort les jumelles. Au loin, quelques taches microscopiques. « Ce sont des phoques », nous dit Lucassie. On s'abîme les yeux à travers les jumelles, et oui, miracle polaire, les petites taches se font plus nettes. Exclamations de joie, yeux émerveillés, miracle d'une classe de neige à Umiujaq. Pour les jeunes Français… et les Inuits, qui, aux dernières nouvelles, ont retrouvé le chemin des classes et « demandent à suivre les cours de français »
La grande terre
Le Nunavik est une vaste région à majorité inuite, dont le Québec a eu la juridiction à partir de 1912. Après une négociation entre les Inuits, les Cris (la plus grande nation amérindienne du Canada), le Québec et le Canada, il dispose depuis 1975 d'une autonomie restreinte. Nunavik signifie « le territoire où vivre » ou « la grande terre » en inuktitut. Près de 11 000 Inuits (« êtres humains », dans leur langue) y vivent, sur les 150 000 dénombrés dans le monde. Les autres représentants de ce peuple, qui a survécu pendant 8 000 ans dans les plus âpres conditions de la planète, se répartissent entre le Nunavut, au Canada, l'Alaska, le Groenland et la Sibérie.

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