jeudi 29 mars 2012

Une cinéaste au fond des yeux #100 : Julie Delpy



QUESTIONNAIRE ILLUSTRÉ #100 | De passage à Paris pour la sortie de “2 Days in New York”, la french réalisatrice nous explique que son métier l'a rendue “incassable”, qu'elle rêve d'adapter “Le Démon” ou de tourner avec Sacha Baron Cohen.

Le 28/03/2012 à 16h53 - Mis à jour le 29/03/2012 à 13h10
Propos recueillis par Frédéric Strauss
Est-ce que le cinéma vous rend heureuse ?
Oui, bien sûr. Totalement. Réaliser des films me rend heureuse, même si c'est épuisant. Mais ce n'est pas l'attente, l'incertitude qu'on connaît quand on est actrice, ou acteur. Je respecte beaucoup les comédiens car c'est un métier très difficile, qui attaque votre ego, votre personne. La réussite peut permettre d'échapper à la souffrance mais l'état d'acteur est de toute façon fragilisant. Je me sens donc moins fragilisée depuis que je suis cinéaste.
Quel est le premier film que vous avez vu et où l'avez-vous vu ?
Apparemment, c'était Les Dix Commandements (1956), mais pas au moment de la première sortie ! Mon père et ma mère m'avaient emmenée avec eux, je n'avais que 3 ans. J'ai donc vu, à cet âge-là, Charlton Heston en pagne.

Quel combat mener avec une caméra ?
Mes films ont une sorte de sous-texte politique, par exemple quand je parle de vendre son âme dans 2 Days in New York, je pointe quelque chose de notre société où tout devient un produit, une valeur marchande. Mais mes films ne sont pas engagés. Enfin, c'est ce à quoi je pense quand j'entends « combat » et « caméra », mais je ne sais pas, de façon générale, ce que peut être aujourd'hui le cinéma engagé, s'il existe même.

Un film un peu au-dessus des autres ?
Il y en a beaucoup, beaucoup. Le cinéma, c'est comme une énorme masse et, tout en haut, il y a comme une couronne, un truc très joli fait des meilleurs films, réunis comme dans une ronde. On trouve là les films de GodardHitchcockHal Ashby,Altman, et bien d'autres cinéastes.

Un livre que vous avez rêvé d'adapter ?
Le Démon, d'Hubert Selby Jr. Beineix a les droits et ne veut malheureusement pas les donner. Mais je lui lance un appel ! S'il voulait me céder ces droits, je lui jure que je ferais un film parfait. Parce que je sais exactement de quoi ce livre parle, profondément. Je ne peux pas vous le dire, mais je serais contente d'expliquer ça à Beineix. En tout cas, c'est un livre terrifiant, avec un tueur, une obsession, c'est magnifique.
Vous tournez un remake. Lequel ?
Je ne tourne aucun remake. Les bons films, on ne veut pas les refaire différemment, ça serait ridicule. Et les mauvais films, on oublie.
Revoyez-vous vos films. Pourquoi ?
Je ne les revois pas, sauf quand ça peut m'aider pour écrire : j'ai revu 2 Days in Paris (2007) quand j'ai commencé à travailler sur le scénario de 2 Days in New York, pour savoir de quoi je parlais, pour donner du sens à la suite. Et quand j'avais écrit Before Sunset (2004), j'avais revu Before Sunrise (1995). Ça faisait partie du travail. Mais je n'aime pas me revoir, ça me gave, je passe à autre chose.


Une scène que vous avez ratée ?
C'est forcément une scène que vous n'avez pas vue, car je les coupe, les scènes ratées ! Ça peut être catastrophique si la scène aide vraiment l'histoire, mais au cinéma, tout est coupable. Pas « guilty », mais coupable !
Une scène inoubliable ?
L'ouverture du Mépris (1963) de Godard avec Piccoli et Bardot au lit.

Vos films ont-ils une nationalité ?
J'ai pas mal voyagé, j'ai des amis dans le monde entier et, quand j'écris, j'essaie d'avoir en tête tous ces gens de tous ces pays différents. Je n'aime pas pratiquer un humour à la seule destination des Français ou des Américains, j'ai envie que ça implique des points de vue et des sensibilités plus vastes. Ça ne veut pas dire que ça touchera tout le monde, mais j'espère que ça touchera les gens qui sont eux-mêmes ouverts à une réalité plus grande que celle du pays où ils vivent. Mes films sont un peu internationaux, à leur manière.
Un gros plan qui vous bouleverse ?

Falconettti dans La Passion de Jeanne d'Arc (1928) de Dreyer.
Le dernier film qui vous a fait pleurer ?
J'ai revu récemment Le Décaméron (1971) de Pasolini et j'en ai pleuré à chaudes larmes tellement c'est beau, tellement c'est libre ! Il faut le revoir, c'est vraiment un film génial. Ce n'est pas un film triste du tout, il est même très drôle et parle beaucoup de sexe. Mais il y a une telle pureté que ça m'a fait pleurer.
Un film qui vous donne envie de danser ?
Hair (1979) de Milos Forman. Et aussi West Side Story (1961). Et Chantons sous la pluie (1952) ! Ça me donne envie de danser mais je commence à me dire que je suis trop vieille pour faire des claquettes.

Quel acteur regrettez-vous de n'avoir jamais filmé ?
J'aurais aimé filmer Gene Kelly et Peter Sellers, et ça malheureusement je ne le ferai jamais. J'aimerais filmer Sacha Baron Cohen, qui est un peu un mélange de Peter Sellers et de Gene Kelly.
A quoi ressemble une héroïne de cinéma parfaite ?
Ça dépend du film. Ça peut être Diane Keaton si c'est une héroïne à la Woody Allen. Ça peut être Ingrid Bergman. Ça va d'extrême en extrême.
Une ville dans un film ?
New York, mais New York à la fin des années 80. New York dans After Hours(1985) de Scorsese. J'y ai vécu à cette époque et c'était incroyable, super dangereux, la vraie zone, mais très vivable, juste pas plein de magasins partout. Je continue à aimer New York de toute façon.
A quelle(s) critique(s) vous fiez-vous ?
La critique m'intéresse si elle est constructive. Si elle aide à faire réfléchir. Les critiques énervées sont sans intérêt.
Pour lequel de vos films avez-vous un faible ?
Le Skylab (2011). Parce que ça a l'air d'une petite comédie, mais j'ai l'impression que j'y raconte en sourdine des choses plus complexes, peut-être même plus noires que ce que je montrais dans La Comtesse (2009). Le public des comédies n'a pas forcément aimé Le Skylab, d'ailleurs. J'aime bien quand un film n'a l'air de rien et donne, sous une apparence très simple, accès à plein de choses. Mais beaucoup de gens n'ont pas vu ce qui se cachait sous Le Skylab, et n'ont surtout pas voulu le voir. C'est un film très critique sur la France, sur une certaine société post-colonialiste, même s'il n'y a pas de méchanceté. Ce n'est pas Les Bronzés, que j'aime bien d'ailleurs, et qui est aussi une critique de la société française, différente !


A quel stade de votre vie pourriez-vous envisager de ne plus faire de films ?

Jamais. Je parlais il n'y a pas longtemps avec le fils de John Huston, un de mes héros. John Huston ne se prenait pas pour un grand artiste mais il faisait de grands films. A la toute fin de sa vie, c'est ce que me racontait son fils, John Huston était sous une tente à oxygène mais il ne s'en tapait pas moins son infirmière. Je trouve ça génial. Je voudrais être comme ça, vivre et que rien ne m'arrête, jusqu'au bout. Bien sûr, je ne me ferai pas mon infirmier sous ma tente à oxygène, mais j'aimerais avoir ce côté cow-boy. Faire des films aide à devenir comme ça, c'est tellement dur que ça endurcit beaucoup. Professionnellement, je suis incassable ! Ensuite, avec mon fils, je suis un Bisounours. Mais c'est une autre histoire.
Par quoi vos films sont-ils obsédés ?
Par le détail. Je pense que ce qui fait la réussite d'un film, c'est le souci du détail. La couleur du short que porte le personnage. La manière dont ses cheveux sont frisés. Regarder ce qu'on va filmer et décider de tout, voir ce qui va et ce qui ne va pas, enlever ce qui est moche, ce qui est faux, ce qui raconte les personnages ou leur histoire de travers.
Votre conseil d'ami à un jeune cinéaste ?
Ne jamais laisser tomber. Etre accro. C'est un métier tellement dur que si on n'est pas méga accro, il n'y a aucune chance qu'on puisse le faire. J'ai écrit mon premier scénario à 16 ans et j'ai tourné mon premier film comme réalisatrice à 36 ans. Il faut être super accro pour tenir 20 ans ! Mais il faut se connaître et connaître ses limites. Si j'avais été accro pour faire un film à deux cents millions de dollars, ça aurait été tout simplement de la débilité. Il faut savoir ce qu'on peut faire. Il faut être décidé, mais pas arriviste. Ecraser les autres, je ne le fais pas, je pense que ce n'est pas bien et que ça peut, en plus, faire du mal, ça détruit les arrivistes eux-mêmes ! J'aime l'intégrité.
En 2040, le cinéma sera…
Il sera là. Il sera de plus en plus speed, sans doute. Godard m'avait dit en 1987 qu'il y aurait dans l'avenir les films de plus en plus gros, et les films indépendants tournés en vidéo. Aujourd'hui, on voit que toutes les images se multiplient, on peut envoyer des morceaux de films partout. Mais du coup, on a le sentiment que la qualité n'est plus du tout un critère. Je pense que, quel que soit le format, il ne faut pas perdre de vue la qualité.
Le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?
Je ne sais pas. Professionnellement, j'aurais longtemps dit qu'il était à moitié vide, maintenant je dirais plutôt à moitié plein. C'est déjà ça.

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