Après une campagne marquée par une contestation populaire sans précédent, le Sénégal s'apprête à élire son président. Deux hommes restent en lice : Abdoulaye Wade, l'actuel chef de l'Etat, qui a été mis en ballotage par son ancien Premier ministre, Macky Sall. Son opposant fait campagne sur l'alternance politique, que "le Vieux", à 85 ans, n'incarne plus.
  • De quel réservoir de voix dispose Abdoulaye Wade ?
Le président sortant est arrivé en tête au premier tour avec 34,8% des voix, devant Macky Sall, qui a réuni 26,6% des suffrages. Ce qui a légitimé la candidature d'Abdoulaye Wade, alors qu'elle avait été très contestée avant même d'être officielle, explique Xavier Audrain, docteur en sciences politiques, spécialiste du Sénégal. 
Mais Wade a un handicap : il ne peut pas compter sur les appels à voter pour lui de la part des candidats éliminés au premier tour. Tous ont déclaré leur soutien à Macky Sall. L'actuel chef de l'Etat mise donc sur les nombreux abstentionnistes (environ 50%) du premier tour.
La clé de ce vote serait détenue par les marabouts, selon Xavier Audrain. Ils avaient"pour certains, clairement fait campagne" pour Wade lors de l'élection de 2007, lui permettant d'être élu au premier tour avec 55,9% des voix. Ils ne l'ont pas soutenu au premier tour cette année, à cause des polémiques autour de sa légitimité. Mais "ils seront plus présents" au second tour, assure Xavier Audrain. Or "les Sénégalais suivent soigneusement les consignes de vote de leur marabout, de la même façon qu'ils le choisissent"
Il faudra aussi compter sur le poids des syndicats. Certains d'entre eux ont très tôt affiché leur soutien au Mouvement du 23 juin, qui s'opposait à la candidature d'Abdoulaye Wade. Des voix acquises à Macky Sall ? Pas forcément, "chacun défend ses intérêts, raconte Xavier Audrain, présent au Sénégal pour le premier tour. Des syndicats de chauffeurs de taxis et de routiers ont annoncé qu'ils voteraient pour Wade au second tour à cause de la 'tolérance zéro en matière de circulation' défendue par son opposant."
  • Quelle image a son opposant, Macky Sall ?
En tant qu'ancien Premier ministre de Wade, "il ne peut pas incarner totalement la rupture", explique Xavier Audrain, bien qu'il ait fondé son propre mouvement, Alliance pour la République (APR). Entre les deux candidats, "c'est donc bonnet blanc et blanc bonnet".
Il fait toutefois campagne sur la nécessité de l'alternance. "Avec Macky, il y a un renversement des priorités par rapport à Wade, clame Seydou Gueye, son porte-parole. Nous voulons mettre fin à la misère sociale en instaurant, par exemple, une couverture maladie pour tous les Sénégalais."
La lutte contre la corruption est également défendue comme un point de rupture avec la présidence Wade. Avec une certaine crédibilité, puisque Macky Sall a été remercié en 2007 après avoir demandé des comptes sur la gestion d'affaires publiques par le fils du président. De quoi "lui donner l'image d'un homme intègre", analyse Xavier Audrain.
Son caractère lui permet également de rompre avec Wade. "Sall s'inscrit aussi dans la filiation de Senghor et Diouf [les prédécesseurs de Wade], des hommes mesurés et, surtout, opposés à la violence, ce qui pèse lourd dans le vote des Sénégalais", analyse Xavier Audrain. Enfin, il faut aussi considérer, "avec prudence", précise le chercheur, son origine peule (paysanne). "Il n'y a pas d'oppositions ethniques au Sénégal, mais il pourrait peut-être y avoir quelques réticences", ajoute-t-il. D'ailleurs, Abdoulaye Wade a tenté de dénoncer un "vote ethnique", attaquant ainsi "l'unité de la nation", comme l'explique SlateAfrique.
  • Y a-t-il un risque de fraude ?
"Je pense qu’Abdoulaye Wade prépare une fraude extraordinaire", a déclaré le chanteur Youssou N'Dour, dont la candidature à l'élection présidentielle a été empêchée par la Cour constitutionnelle. "Il y a des rumeurs de fraudes informatiques, mais rien d'assez important pour faire basculer l'élection, nuance Xavier Audrain. Abdoulaye Wade ne pourra pas frauder sans que Macky Sall, qui a été son directeur de campagne en 2007, le sache." La plupart des bureaux de votes comptent un maximum de 3000 votants, même à Dakar, "ce qui rend la fraude d'autant plus difficile".  Dans un entretien à SlateAfrique, Youssou N'Dour assure aussi que"Macky Sall [qu'il soutient] a des partisans partout, les gens de Benno Siggil Senegaal [coalition de l’opposition] vont aussi aider" à surveiller le scrutin.